Gilbert Gbessaya : écrire là-bas d’ici !?

Les sociologues de la littérature connaissent le phénomène : les milieux littéraires ont tendance à fonctionner par cooptation : le nouveau venu en lettres, s’il n’est pas snobé à ses débuts, doit souvent faire preuve d’un certain habitus qui l’impose dans la société de ses pairs. Cela dit, par-delà le milieu, il y a les lecteurs. Il m’arrive de lire en simple lecteur, sans jugement préconçu. Ce que j’ai fait avec ce livre reçu il y a quelques jours par la poste, un roman (premier) signé d’un auteur togolais, Gilbert Gbessaya ! Ma première impression ne fut pas la bonne. C’est quoi ce titre bizarre, ai-je pesté en ouvrant l’enveloppe ! Voyage dans la société de Bougeotte. Bougainville voyageait, le voyage en lui-même signifie, générique et porteur de sens, par-delà le mouvement. Titre trop essai, qu’un éditeur qui fait son travail comme il faut aurait pu changer, ou suggérer à l’auteur de changer. Mais L’Harmattan a ses manières que je ne saurais discuter. Et puis, je peux me tromper. Lire donc, malgré le titre peu accrocheur. Surtout que ça se lit vite. Ce que G.G. tente de faire dans ce « récit » (le genre aussi me pose problème, pas assez narratif pour un roman, même si l’éditeur présente le livre comme un roman), récit donc sous forme de petits carnets de notations, c’est briser le cliché qui voudrait que ici (euh… l’Europe, si on se place du point de vue du pays de résidence du héros Kinmidé) soit le modèle du pays où les choses sont en mouvement, alors que là-bas (vous comprenez non ?) serait le lieu de tous les immobilismes. La démonstration est vite faite que la société de la Bougeotte existe de part et d’autre. Kinmidé raconte sa vie en Europe, son adaptation, mais découvre lors d’un voyage au pays natal qu’il lui faut se réadapter. Là-bas aussi, les choses bougent à leur manière… même si l’on est tenté de lire le mouvement à travers ce qui ressemble à un piétinement. L’écriture est cursive, les chapitres courts. Selon l’auteur, (conversation privée), « le voyage se déroule dans un contexte de la mondialisation et dans la société de vitesse. Dans ce contexte-là les voyages entre là-bas et Ici ne se feront plus de la même manière. Les mots sont aujourd’hui piégés d’avance pour décrire un présent qui rompt avec la chaîne de relation passé-présent-future. Du coup l’art de raconter des histoires comme dans un roman est en crise dans sa structure même. Le lecteur, « l’autre, notre semblable », n’a plus le temps d’écouter les histoires qu’on lui raconterait comme avant. » D’où la difficulté de Kinmidé à écrire « normalement », son malaise devant tout cela ? G.G. toujours : « Comment parler d’un monde où l’extérieur devient intérieur et l’intérieur devient extérieur, où le temps et l’espace se confondent. Comment le faire en utilisant les mêmes mots d’avant, les mêmes formes. La question dépasse le simple cadre littéraire. Je crois que la réponse est dans « l’informe ». Mais l’informe peut être une forme n’est-ce pas. Les chapitres courts, les humeurs, la manière d’aborder les problématiques, ne sont qu’une tentative pour Kinmidé d’aller vers cet « informe ».

Je ne sais si Kinmidé a atteint son objectif, mais voici un livre qui se laisse lire vite. Et pour ceux qui vivent dans l’entre-deux du monde de la vitesse comme moi, certains passages ont valeur de déjà-vécu. Bienvenue au G.G. national dans l’univers des lettres togolaises !
Gilbert Gbessaya, Voyage dans la société de Bougeotte, Paris, L’Harmattan, coll. « Ecrire l’Afrique », 2010, 66 pages, 10,50 €.

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Un commentaire pour Gilbert Gbessaya : écrire là-bas d’ici !?

  1. GG dit :

    Propos Gilbert GBESSAYA concernant ses 2 romans publiés à l’Harmattan.

    On ne m’a pas beaucoup entendu après la publication de mes 2 romans à l’Harmattan.

    Il est vrai que « le choix du silence peut paraître parfois comme un acte qui enlève la possibilité citoyenne de crier ».

    C’est dire que je suis conscient des dommages que puisse provoquer le choix du silence lorsque l’on peut parler et que l’on se tait. Lorsque l’on peut contribuer à l’histoire entrain de se faire et que l’on préfère la regarder comme sur un écran de cinéma.

    Je peux quand même affirmer que, ces dernières années, j’ai pris le temps de réfléchir sur ce que « parler veut dire ». Et je peux humblement avouer aujourd’hui que quand on écrit, quand on publie, on n’a tendance à moins parler au quotidien. Ecrire ça prend du temps, par certains côtés, c’est agir.

    Revenons sur ce qui a été déterminant dans la publication de mon 1er roman, voyage dans la société de bougeotte.

    C’est toujours difficile pour un auteur de dire les raisons objectives qui le conduisent à écrire. Ecrit-on pour raconter sa propre histoire aux autres, pour parler de ses amours, de ses douleurs, de ses doutes ? Ecrit-on pour se forger un alibi et partager un moment d’échange avec « le lecteur notre semblable » si j’ose utiliser cette expression de Baudelaire ? Ecrit-on pour interpréter le monde, pour crier un peu, pour plaire un peu ? Ecrit-on pour agir (comme pensait Voltaire) ou écrit-on pour dévoiler notre impuissance devant les « douleurs du monde » ?

    Ce qui est certain c’est que quand l’on quitte chez soi pour aller vivre ailleurs, on fait l’expérience de l’exil. Une expérience qui pousse à se rechercher, à aller à la découverte de soi-même. A s’interroger sur la société, le pays, qu’on a quitté!
    Et souvent tout se passe comme si l’on découvrait mieux son pays d’origine quand on le quitte. L’expérience de l’exil permet de s’interroger sur les mutations, les changements, sur les choses qui ne bougent pas depuis qu’on a quitté chez soi. Elle pousse à être sensible aux incroyables bouleversements qu’introduisent la mondialisation et la société nouvelle qui apparaît là-bas, dans le pays, le continent, quitté.
    C’est ce qui m’est arrivé quand j’écrivais voyage dans la société de Bougeotte en 2010.

    Dans ce roman, les personnages racontent ou se souviennent de tout ce qui se passe là-bas maintenant.
    Le personnage de Kinmidé par exemple raconte que, là-bas, la société distingue désormais « les gens qui ont réussi et les gens qui n’ont pas réussi ». Ceux qui ont réussi sont ceux qui possèdent les biens matériels et sont capables de se montrer aux autres. On les appelle « les gens pour qui les affaires marchent, les gens qui respirent bien ». Ces derniers bénéficient maintenant de toutes les récompenses là-bas : le respect, la considération, l’amour des autres, les honneurs, les avantages pour accéder à des réseaux, à des services dans l’Administration.

    « Ceux qui n’ont pas réussi » ce sont ceux-là qui ne possèdent pas de biens matériels et qui ne peuvent pas les montrer aux autres. On les appelle cyniquement là-bas, « les vauriens ».

    Pour le personnage de Kinmidé, ces « vauriens » constituent maintenant là-bas, « les nouveaux damnés de la terre ». Ils galérent, passent leur vie à attendre les promesses que l’Etat n’a pas tenues depuis plus de cinquante ans déjà. Ils sont déconsidérés, humiliés, fatigués par l’errance sur leur territoire où ils sont perçus comme des étrangers.

    Quand ils ne trouvent pas du boulot, quand ils ont faim, quand ils sont malades, quand ils s’interrogent sur l’injustice, l’impunité, personne ne leur répond. Ou quand on leur répond, on leur parle de « nouvelle gouvernance », « de démocratie en crise », « de Partis sans militants », « des Traites de la révolution ». On leur parle « de modifier la Constitution », « d’attendre jusqu’à la retraite- sans- travail ». On leur demande d’être patients et d’attendre « l’arrivée de la vraie démocratie ».

    Ces vauriens là-bas font maintenant l’expérience du vide, vivent la solitude. Dans un pays, dans un continent, qui, hier, « aimait parler de solidarité, aimait donner des leçons de solidarité au monde entier ».

    Toutes ces situations sont vécues dans la « société de bougeotte ». Une société dans laquelle rien ne se passe comme auparavant. Une société où la mondialisation, où une certaine forme de société de consommation, produit ses impacts sur la vie au quotidien des citoyens. Une société où tout prend un autre sens.

    Dans cette nouvelle « société de bougeotte », notre génération ne conçoit plus « l’acte de partir ailleurs ou de rester chez soi» de la même manière qu’au temps de L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Là-bas, on n’attend plus nécessairement « le fameux retour des fils prodiges » comme ça se faisait auparavant. Là-bas, on devient plutôt très sensible aux cadeaux ramenés dans les valises.
    Les situations ne se déroulent plus dans le même espace-temps. Et tout ce qui était géographiquement loin semble devenir maintenant plus proche à travers les images, les nouvelles technologies.
    C’est dire que l’analyse du changement doit tenir compte désormais de toutes ces réalités nouvelles. L’Elite ne doit plus négliger ces réalités qui vont plus vite que les mots, phrases, les outils, les logiciels, qui sont utilisés pour les interpréter.

    Mon 2ème roman intitulé La Danse du Changer-changer au pays des pieds déformés

    Dans ce roman publié en 2011, les personnages ont une certaine conscience de la société de bougeotte dont de viens d’esquisser quelques traits.

    Ce 2ème roman raconte la vie d’un personnage appelé Sénah qui était confronté aux difficultés lorsqu’il avait fait le choix de changer les choses là-bas.
    Il s’agit dans ce roman de mettre en scène les difficultés que l’on peut rencontrer là-bas quand, par exemple, on tombe malade. Quand on fait le choix de lutter pour le changement dans un pays où « tous ceux qui rêvent d’un idéal finissent toujours par se retrouver avec des pieds déformés ».
    Dans ce roman, en dehors de Sénah, les personnages de « l’homme au melon », de « capitaine il faut pas toucher », du « colonel » du « professeur towoglo », portent des messages pour dévoiler la vie d’aujourd’hui, là-bas.

    Pour certains personnages, de ce 2ème roman, « au pays des pieds déformés, rien n’est plus chimiquement pur. Tout semble se mélanger aujourd’hui. Et il faut apporter de la clarté, de nouveaux repères ». Ceci devient une nécessité pour que nous nous comprenions de nouveau. Pour que nous vivions ensemble autrement là-bas.

    Pour d’autres personnages, le changement doit s’efforcer de soulager aussi les souffrances réelles des plus fragiles d’aujourd’hui et limiter les atrocités de l’injustice sociale.
    L’avènement de la société démocratique, ( cette espèce de société bavarde dont parlait Annah Arent) peut y contribuer. Toutefois, il ne faut jamais oublier que cette société démocratique est elle-même imparfaite. La lutte doit donc également se concentrer sur les souffrances de notre temps et créer les conditions pour les soulager.

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