B. Satra: les audaces érotiques de Sami Tchak

L’œuvre d’un auteur se construit patiemment. Parfois, elle se constitue sous nos yeux, sans que la critique ne s’y intéresse de façon raisonnée, détaillée, et monomaniaque. Pour ce qui est de la littérature togolaise, aussi bizarre que cela puise paraître, et malgré le fait qu’on en parle beaucoup ces dix dernières années sur le plan international, ses romanciers et autres dramaturges bénéficient rarement d’une attention critique en dehors du cadre strict des revues scientifiques et autres colloques universitaires, où c’est vrai, on parle d’eux régulièrement. Depuis Couchoro (le problématique écrivain dit des frontières), très peu d’analystes ont consacré des essais introductifs à l’univers des écrivains contemporains du Togo. A tel point que, même à l’université, enseigner un auteur togolais relève parfois de la logorrhée du Maître, en lieu et place d’un dialogue critique avec les propositions de lecture d’autres lecteurs habitués à fréquenter l’œuvre de l’auteur choisi.

Ces remarques ont encore plus d’acuité si l’on se réfère à l’essai que l’universitaire togolais Baguissoga Satra vient de consacrer à l’œuvre d’un des romanciers nationaux les plus en vue du moment : Les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak. Issu d’une excellente thèse de doctorat soutenue à l’université de Lomé et remanié à fin de publication, l’ouvrage plonge le lecteur dans l’univers des romans de S.T., et tente de lui fournir des codes raisonnées pour une interprétation moins hâtive. Solidement charpenté, l’essai réussit le tour de force de faire tenir l’essentiel du propos en trois parties. La première partie est consacrée à la question fondamentale de savoir si ce que le critique dénomme « audaces érotiques » ne sont autre chose qu’un détour pour célébrer l’écriture ! L’approche, psychanalytique (toute la scientia sexualis est convoquée, Sade, Freud, Bataille, Foucault, Bonnet…), des leviers de la narration chez Sami Tchak, confirme vite l’hypothèse de travail. D’où cette belle conclusion à mi-parcours à méditer par tout lecteur paresseux : chez S.T., les postures érotiques « représentent des tentatives orphiques de faire pression sur l’écriture classique africaine, de la désacraliser » (p. 15). D’un certain roman africain, car n’oublions jamais qu’en la matière, il y a eu des précurseurs comme Yambo Ouologuem, Sony Labou Tansi, Calixthe Beyala, et même par endroits Ahmadou Kourouma !

La deuxième partie intitulée « Erotisme et éducation sentimentale » fournit la matière à Satra de faire un saut périlleux, en tentant (avec succès ?) d’établir les liens, entre une pensée du roman ainsi produit sur la base du projet de bousculer l’écriture , et la morale selon des codex matrimoniaux et conjugaux propres aux communautés dans lesquelles se déploient le récit. Mais justement, quelles sont ces communautés ? Où se déploie le récit du Paradis des chiots, de La Fête des masques, pour ne citer que ces deux romans ? La question paraît simple, mais la réponse ne l’est pas, tant l’humanité des personnages du romancier postule d’une commune humaine condition. Les normes sociologiques et esthétiques utilisées par Satra n’ont aucune peine à convaincre le lecteur sur une question aussi essentielle que celle du tabou, par exemple, mais aussi celle de l’inceste, clef de voûte de l’argumentaire principal du critique. L’imago du père, de la mère, de la fille adulée (la fille unique chérie), du beau-père et celui envoûtant de la belle-sœur dans le sous-système des responsabilités et des liens parentaux rend complet l’architecture familiale assez délibérément marginale dans les romans de Tchak. Le système de Tchak s’autonourrit de sa logique provocatrice, et en cela Satra la justement relevé : « Généralement, écrit-il, le public qui représente la société, condamne les personnages marginaux. Mais dans les romans de S.T., l’entourage des héros hésite à condamner les comportements déviants… »(p. 169). Et pour cause, il y a par-delà la marginalité souvent sexuelle (même quant le romancier traite de la maternité), l’idée d’un amour et d’une sexualité idéalisés, en clair d’une morale personnelle come horizon d’attente implicite proposée au lecteur.

La troisième partie, enfin, est consacrée à l’étude du renouvellement esthétique proprement dit ; elle analyse ce que le préfacier de l’essai, l’universitaire togolais Tassou Kazaro dénomme « la surabondance de la matière scrpturale », le statut des narrateurs, les intertextes foisonnants et leurs fonctions, bref tout ce qui « objective l’œuvre de Sami Tchak comme un palimpseste dont l’ambition est de réécrire, dans la vérité, l’histoire de l’errance humaine aux quatre coins du monde. » (T. Kazaro, Préface, p. 6).

La globalité de la démarche de Satra, même si le corpus littéraire étudié ne prend pas en charge le roman Al Capone le Malien (Mercure de France, 2011) est évidente et convaincante. La culture du romancier est peut-être impressionnante, mais celle de son critique ne l’est pas moins. Même si on peut prendre en défaut ce dernier sur le chapitre consacré à l’intertextualité (p. 241), où aucune mention n’est faite des travaux de l’universitaire togolais Vincent Simedoh sur le même sujet, principalement quant à ce qui concerne le roman Hermina. Mais au fond, les deux analystes se rejoignent, curieusement, dans leurs conclusions, preuve que la traçabilité des sources textuelles de Sami Tchak fait l’unanimité.

Baguissoga Satra, Les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak, Paris, L’Harmattan, 2010, 29 €.

 

 

 

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