Simédoh:l’humour et l’ironie en littérature francophone

Il s’était fait remarquer par ses réflexions pertinentes sur l’intertextualité dans « Hermina » de Sami Tchak. Vincent Simedoh, enseignant de littérature francophone à Dalhousie University (Halifax, Canada) publie chez l’éditeur allemand Peter Lang un essai court et précis sur les enjeux critiques d’une poétique du rire, appliquée au cas formel de la littérature francophone subsaharienne.

Vincent Simedoh inscrit sa démonstration dans une lignée critique, qui va de l’étude de B.E. Ossouma (1995), lequel emprunte ses catégories aux études de la représentation du politique africain (le bas, l’anal, le sexuel) et conclut à l’idée somme toute banalement admise aujourd’hui que le rire du nouveau roman africain (années 1980) exprime purement et simplement le dégoût face à la bassesse de l’animal politique africain. Lecture nuancée par Mongo Mboussa (2005), qui lisait le phénomène du rire comme révélateur de « l’insolence des écrivains noirs qui, comme Démocrite le grec, rient de la folie des hommes »(p.3). Cette perspective est assez historique et s’inscrit dans une lecture idéologique de la contestation de l’ordre colonial et post-colonial. Idem pour Sathya Rao, Martin-Granel. Par-delà l’idéologie qu’il véhicule, le rire crée-t-il aussi une forme d’écriture, est-on en droit de se demander!?

Le champ visé par l’essai est précis, une fois ce rappel admis: « considérer, très spécifiquement, le phénomène du rire sous l’angle de l’humour et de l’ironie devenus un art en soi » (p. 3). Un art, le mot est choisi à dessein, et même s’il porte une idée à la limite provocatrice, c’est-à-dire la transformation de ce qui peut relever de la figure de style en mode formelle opératoire, on peut suivre l’auteur dans son raisonnement en espérant qu’il nous convainque. Déjà, le choix des oeuvres analysées augure dune diversité dans l’approche: Le Vieux Nègre et la Médaille (1956), Le pauvre Christ de Bomba (1956), Le Devoir de violence, (1968), et enfin un diptyque très contemporain signé Alain Mabanckou, Et Dieu seul sait comment je dors (2001), Verre cassé (2005).

On suit le raisonnement du critique d’un chapitre à l’autre, d’un auteur à l’autre, avec la ferme envie de découvrir comment l’ironie et l’humour (tropes complémentaires), construisent les oeuvres choisies. Les mises en scènes repérées poussent parfois à questionner la narrativité. Ainsi, on peut se demander si c’est Meka, le personnage principal du roman d’Oyono qui est comique, ou si c’est l’effort du romancier à l’insérer dans des situations paradoxales qui provoque le rire. Mais peu importe la réponse, on sera sensible à la conclusion de Simedoh: « La poétique de la dérision mise en place par Ferdinand Oyono a la particularité de dénoncer… de façon ludique… » (p. 66). Un rire critique en somme, à l’opposé du dispositif en oeuvre dans Le pauvre Christ de Bomba. Mongo Beti userait d’une gamme plus large, qui irait de la naïveté au bluff en passant par le sarcasme et l’ironie socratique (la feinte, la ruse). Tout cela rend la poétique du roman disharmonique, une réussite formelle en somme, puisque la déconstruction opérée de la religion, de l’éthique et de l’esthétique fonctionne sans que le romancier ait besoin d’en rajouter. Le rire monte d’un cran avec l’analyse du Devoir de violence. Ici, on postule carrément d’un renversement de l’ironie vers le grotesque. Il est vrai que Ouologuem en fait beaucoup trop parfois, ce que ne relève pas Simedoh, mais il est aussi certain que l’esthétique du grotesque auquel il aboutit n’a pas forcément la même pertinence qu’on trouvait chez un autre romancier de son temps, je veux nommer Kourouma. Néanmoins, on peut souscrire valablement à l’idée que ladite esthétique « participe de la modernité dans le champ littéraire africain… » (p. 118). La dernière analyse, celle consacrée surtout à Verre cassée de Mabanckou semble confirmer l’idée que ladite modernité (déconstruction, démythification) est définitivement entrée dans l’histoire des lettres africaines, avec une prépondérance pour des personnages de roman excentriques aux profils d’écrivain, étalant leur culture littéraire sous forme de jeu de piste dérisoire, dans un contexte de déchéance personnelle aussi avérée que celle de leur milieu de vie.

Un essai à lire pour comprendre la culture de la fantaisie à l’oeuvre, finalement, depuis les origines dans le roman francophone d’Afrique Noire.

Vincent SIMEDOH, L’humour et l’ironie en littérature francophone subsaharienne. Des enjeux critiques à une poétique du rire, Peter Lang Publishing, Inc, New York, 2012.

Publicités

A propos filfrancophones

Festival International de Littératures Francophones
Cet article, publié dans Essai, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s