Ananissoh: reptiles et compagnie

Théo Ananissoh, écrivain calme et rigoureux dans ses désirs comme un de ses personnages, le nommé Zupitzer, frappe le lecteur droit au coeœur, emballe son imaginaire par un récit court et dense qui emprunte l’’essentiel de sa trame aux techniques du polar. Enfin, du polar, c’est vite dit, puisque une grande partie du livre ressemble plutôt à un roman des moeurs, si tant est que cette catégorie littéraire existe vraiment. Comprenez mon trouble, ce livre est inclassable et c’est peut-être ce qui fait son charme ! Quand j’ai fini de le lire, j’’ai eu l’idée de l’’offrir à un ami. Sa réaction fut curieuse : « Mais c’est un manuel d’’assassinat politique! »
Plus sérieusement, je peux comprendre la réaction du lecteur ordinaire, devant la morale contenue dans le titre du roman: à chacun son reptile; et la démarche de Zupitzer, lequel a décidé de mener une croisade personnelle contre les « reptiles » pullulant dans son environnement. Oui, il y a une morale dans ce roman, et presque une injonction dont la finesse n’’a pas échappé à l’’ami: si chaque habitant en son pays-faune pouvait abattre le reptile qui l’’empêche de vivre, peut-être que… etc. Mais je voudrais aller plus loin, et pointer du doigt ce qui me semble le plus important dans ce roman, la question de la volonté, seule capable de transcender ce qui peut paraître une fatalité. Admirateur de Thomas Mann et d’’André Gide, l’’écrivain togolais a la ferveur sensuelle et le cynisme sans éclats de ses modèles, tel qu’’on peut en trouver des exemples dans La montagne magique et La porte étroite. Dans Un reptile par habitant, il y a des pages admirables sur les motivations contradictoires des personnages principaux du roman, à savoir le narrateur lui-même et Zupitzer. Tandis que le premier s’’abîme dans la volupté mécanique de la consommation des vagins, le second s’interroge sur le sens d’’une telle dépense d’’énergie et la possibilité de reconvertir cette énergie en carburant de l’’action. C’est vrai, il suffit de voir dans nos sociétés le nombre impressionnant de gens qui dépensent des fortunes à courir après un sexe et sont incapables d’’investir dans autre chose. La rencontre des deux personnages, à un moment clé du récit, porte à son point culminant ‘l’équation essentielle du récit : si le crime peut être la voie royale pour secouer l’’injustice des gouvernants, pourquoi pas, encore faudrait-il avoir la volonté nécessaire de passer à l’’acte. On se croirait dans Les caves du Vatican de Gide! Et si l’’affirmation de la volonté de l’’un peut paraître aller de soi, les rebuffades de l’’autre ne sont pas toujours à mettre au compte d’’un manque de courage, car la vraie volonté se nourrit à d’’autres sources que celles simplistes de la force ou la faiblesse d’’âme. Et c’’est là où la fiction du romancier devient presque vertigineuse.
Si j’’avais un reproche à faire à ce roman ? Court, trop court, voire énervant, agaçant, parce qu’’il se clôt juste au moment où le lecteur, hypocrite et voyeur, croit avoir l’’occasion d’’entrer, enfin, dans l’’univers sans pitié du justicier solitaire Zupitzer. On crie à l’’injustice, en refermant le livre : pourquoi diable Ananissoh nous fait-il tant souffrir, pourquoi nous laisse-t-il deviner (le pourrions-nous d’ailleurs ?) la suite de l’’équipée folle de Zupitzer, personnage rigide mais si complexe ? On ose à peine suggérer à l’’auteur une suite à ce roman surprenant.

Théo Ananissoh, Un reptile par habitant, Gallimard, Continents noirs, 2007.

Lisahohé

La quatrième de couverture l’’annonce comme le « premier roman » de son auteur. Dommage, car depuis Territoires du Nord (L’’Harmattan, 1992), cet auteur togolais né en République Centrafricaine et vivant en Allemagne avait déjà annoncé son ton, si particulier : celui de l’’écrivain qui jamais n’’aborde de front les histoires, préférant laisser le lecteur débrouiller tout seul l’’écheveau des pistes, des sentiments et des émotions. On le remarque dans ce deuxième roman où même le choix du décor n’’est pas innocent. Loin des agitations des grandes capitales, l’’auteur promène son regard et ses personnages dans le cadre faussement assoupi d’une ville de province.

Quinze ans après son départ, le narrateur revient à Lisahohé, ancienne villégiature pour colons allemands, dans le nord du Togo. Sans savoir d’ailleurs pourquoi. « Maintenant que j’étais à Lisahohé, je m’’apercevais que je n’’avais rien prévu de particulier quant au contenu de mon séjour» (p.18). Alors commence l’’exploration forcée de la mémoire, lorsque les amis qu’’on recherche ont disparu, comme les amours d’’autrefois. Un homme va le prendre en charge, un ancien ami de lycée, devenu le personnage le plus puissant des lieux. Cet homme est une pièce maîtresse dans le système dictatorial qui régente tout, jusqu’’au destin des populations, jusqu’’à leur vie privée. Lisahohé et ses mystères, ses touristes allemandes aux mœoeurs lesbiennes, sa fosse aux lions, autant de sujets qui hantent les pensées solitaires du narrateur. Un temps, le récit semble avoir trouvé son point focal : comprendre si l’’ancien prof d’’histoire Didier Somok est réellement impliqué, comme le prétend la rumeur, dans l’’assassinat de Félix Bagamo, ministre de l’’Intérieur pendant les années de braise qu’’a connues le pays. Mais tout est évanescent, pire que les traces des fantômes de la colonisation allemande dans ce coin perdu de la savane togolaise.

Pourtant, on sent bien qu’’il y a de l’embrouille dans cette histoire de retour au pays. Et si au fond, c’’était moins le passé de la ville, les histoires des amis que sa propre histoire, sentimentale et familiale que le narrateur était venu éprouver ? Fugitifs mais documentés, des pans entiers du récit sont consacrés à la figure de son père. Un personnage pathétique, amoureux de la même fille que son fils. Leurs « retrouvailles » sont tristes et terribles, comme si, quelque part, la parole rompue, au même titre que la dégradation du pays, relevait du naufrage éternel : « Dans le cimetière… où il reposait, nous passâmes des minutes à chercher l’emplacement. Entre les tombes, il y avait des plantes épineuses et des déjections humaines… » (p. 136).

On ne résume pas le roman d’’Ananissoh, on se laisse porter par ses phrases, classiques et ténues : « Elle portait une robe qui s’arrêtait à mi-cuisse. En s’asseyant, elle releva les genoux ; le vêtement se retira un peu. » (p.133) Qu’est-ce qu’’on songe au Gide de la Porte étroite en lisant certains passages. Normal, l’’écriture se ressent de l’’admiration à peine celée que Théo Ananissoh porte à l’auteur des Faux-Monnayeurs, lequel, prétend un aubergiste du coin (vérité ou mensonge commerciale ?) aurait séjourné à Lisahohé vers la fin de 1925 ! Une citation du Journal des Faux-Monnayeurs constitue l’’exergue de Lisahohé : « Le renoncement à la vertu par abdication de l’orgueil. » Comme celle de son modèle, on peut dire d’’Ananissoh que son « écriture… est comme inaccessible à la corruption, même quand il fait des aveux sur les affres du corps » (p. 62), au grand dam du lecteur, parfois floué par tant de retenue.

 Lisahohé,  Continents Noirs, Gallimard, 2005.

Publicités

A propos filfrancophones

Festival International de Littératures Francophones
Cet article, publié dans Roman, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Ananissoh: reptiles et compagnie

  1. Celestin Ahiatsi dit :

    quand je l’ai connu j’ai connu la littérature

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s