Noel Kouagou : Les saprophytes

kouagouTchéta est impatiente d’embarquer dans l’avion qui doit l’amener vers Dubaï. Par la force des mots, le romancier s’emploie à décrire dans un premier temps ce départ. Partir est synonyme d’espoir. La terre de départ est un lieu stérile où quelques dignitaires profitent du système, mais pour la plèbe, les marges de manœuvres sont extrêmement restreintes. Dans cette description du départ, il y a les alertes qui sont volontairement ignorées. Tchéta s’informe auprès de connaissances déjà basées à Dubaï. Le projet de départ élimine toutes les réserves exprimées. Elles sont forcément une marque de jalousie et d’égoïsme. Noel Kouagou choisit l’échange épistolaire pour mettre en scène ces mises en garde.

Il y a aussi les mots terribles de la mère de Tchéta. Des mots qui accompagnent sa fille dans sa pérégrination. Des mots qui ne sont d’ailleurs pas forcément complètement formulés. Mais les non-dits sont lourds de sens dans une invitation à aller jusqu’au bout de cette immigration et dans la posture de vache à lait qui incombe à Tchéta, coûte que coûte. Dans le départ de Tchéta, il y a le malaise du lecteur que je suis. A la fois conscient que la mère Tchéta ne représente pas les parents africains, mais un personnage précis, avec sa singularité et ses attentes. Il n’empêche. Il y a une mise en scène du vampire et de sa proie qui est malodorante, dérangeante.

Dubaï en questions
En tant que lecteur méconnaissant les mœurs et la réalité de l’immigration à Dubaï en dehors de l’agitation (justifiée en Europe dans le cadre de la coupe du monde de football de 2022) autour des conditions de travail dans ce pays, en particulier dans le bâtiment, j’avais certaines attentes qui malheureusement n’ont pas été satisfaites. Noel Kouagou continue dans sa narration à écrire sur le parcours de Tchéta dans la ville de Dubaï. Elle travaille dans un milieu tenu par un européen. Après un hébergement qui s’est mal terminé à son arrivée avec des problèmes d’harcèlement sexuel, la vie semble intéressante pour notre héroïne avec son propre appartement, avant que les conditions de rémunération de son travail ne se dégradent très rapidement. A un point tel que sans un autre travail, elle n’est plus en mesure de prendre en charge son séjour au Qatar et le soutien de sa famille cannibale.

Déchéance et plaidoiries
Noel Kouagou peint avec la constance la lente mais sure descente aux enfers de Tchéta dans ce pays chaud. La désillusion de l’immigrée prend des formes intéressantes. D’abord, dans l’incapacité à avoir prise sur son destin en raison des contraintes que le patronat qatari fait peser sur le migrant. Ensuite, suite dans l’étranglement ou plutôt l’écartèlement de Tchéta entre ses contraintes de survie et la voracité de ce que Noel Kouagou désigne sous le vocable scientifique de saprophytes, autrement dit mange-mils. Lol. Enfin, les choix personnels de Tchéta vont l’enfermer dans un lent dépérissement.

Une faiblesse de ce roman est ce plaidoyer militant et courroucé de Tchéta. Cette volonté de briser le miroir aux alouettes et la supercherie qui entoure l’immigration dans le pays de départ. C’est à la fois trop tard et pathétique. Le contexte proposé par Noel Kouagou toutefois se prêtera peut être à tel exposé et séries d’incriminations.

Le roman se lit facilement. La langue de l’auteur togolais est maîtrisée et elle porte assez bien le parcours de Tchéta. On aurait aimé plus d’Emirats arabes unis, plus d’émiratis étonnamment absents de ce roman.

Bonne lecture
Noel Kouagou, Les saprophytes

Editions Jets d’encre, 128 pages, première parution en 2012

N.B. Source de l’article, le blog « Chez Gangoueus »: http://networkedblogs.com/QcJmn

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